Disparition de Jacques Serrano
La disparition de Jacques Serrano me prend par surprise et me touche beaucoup.
Jacques a beaucoup compté pour moi tout au long de ma carrière artistique, car c'est lui qui m'a ouvert les premières portes, et son esprit incisif m'a accompagné mentalement tout au long de mes choix artistiques. Il est le premier, alors que j'étais un jeune ingénieur, à me faire découvrir le monde de l'art, grâce à une collaboration artistico-technique sur une installation qu'il avait conçue, à l'époque où il se revendiquait encore artiste : Cigale, une installation participative pionnière dans ce champ qui ne s'appelait pas encore "art numérique", dans laquelle les visiteurs, en se promenant sur une pelouse, déclenchaient des sons en fonction de l'endroit où ils étaient, créant ainsi à plusieurs une composition immersive, et que nous avions exposée au pied d'une Folie dans la parc de la Villette à Paris. Pour mettre en œuvre cette idée, il nous avait fallu à cette époque lointaine (1988) développer toutes sortes d'outils expérimentaux (détection en temps réel par caméra, génération sonore interactive multicanal et multidiffusion), raison pour laquelle Jacques s'était tourné vers la société de conseils informatiques de son cousin Gérard Dahan, Act Informatique, dans laquelle j'étais chef de projet et programmeur. Nous nous sommes bien amusés et nous avons bien travaillé. Par son enthousiasme et son exigence, Jacques m'a fait comprendre que l'art était un espace de liberté et que cette liberté engageait notre responsabilité. Cet apprentissage a beaucoup joué lorsque 17 ans plus tard, j'ai suivi son exemple et décidé de devenir artiste.
Nous nous entendions bien. Il me présentait ainsi : "le seul autre génie que je connaisse, à part moi", avec un sourire hilare. Déjà à l'époque, Jacques était un féroce critique des institutions artistiques et du jeu de la notoriété dans les réseaux professionnels. Il était à la fois dedans et dehors, avec sérieux et distance à la fois. C'est peu de temps après qu'il a d'ailleurs décidé de se mettre en orbite du monde de l'art et de se lancer dans la grande aventure des Rencontres Place Publique puis de la Pop Philosophie. Nous ne nous sommes pas beaucoup revus depuis, mais nous avons encore parlé au téléphone en novembre dernier car il avait l'idée de créer une IA experte en art sachant distinguer le mainstream de la vraie originalité pour conseiller les commissaires d'exposition et les emmener vraiment hors des sentiers battus — il n'avait pas abandonné son esprit critique.
C'est un peu pour moi un oncle aventurier et brillant qui disparaît. Il était une référence. Sa liberté joyeuse, son iconoclasme, son sérieux absolu et mutin, sa rigueur intellectuelle, son esprit critique m'ont mentalement guidés dans nombre de moments cruciaux ou difficiles de ma vie d'artiste, et continueront à le faire.
Beau voyage, Jacques
éditions JOU reshared this.