CâĂ©tait il y a quarante ans. JâĂ©tais animatrice en colonie de vacances. Une colo chic pour gosses CSP+ en GrĂšce.
Il y avait cette jeune fille, jolie mais naĂŻve, « simple ». Sa fragilitĂ© aurait dĂ» donner aux gens lâenvie de la protĂ©ger des lions. Mais lâennui, câest quâil y a beaucoup de lions et pas Ă©normĂ©ment de gens. (Ou lâinverse, puisque les lions, eux, ne se planquent pas derriĂšre le mot « blague » quand ils bouffent leurs rejetons mĂąles.)
(Tiens, c'est une idée)
(Je déconne)
Elle servait donc de dĂ©fouloir aux salopards dâanimateurs, toujours prompts Ă maquiller leur cruautĂ© en humour. Au dĂ©but, je nâai rien vu : jâavais mes propres problĂšmes. JâĂ©tais moi-mĂȘme leur cible, trop pĂ©dago, trop intello , la tarĂ©e qui proposait des visites de ruines en GrĂšce, sans dĂ©conner !?
Eux, ils ne rĂȘvaient que de piscines, mĂȘme pas des plages.
Un soir au restaurant, les types ont convaincu le serveur que la gamine rĂȘvait de lui et raffolait des plats ultras-Ă©picĂ©s. Et lĂ , jâai vu. Jâai protestĂ©, personne nâa bronchĂ©. Alors je me suis assise Ă cĂŽtĂ© dâelle. Quand le serveur a posĂ© le piĂšge devant elle, jâai Ă©changĂ© son assiette avec la mienne. Jâai bouffĂ© le feu de lâenfer en silence, pendant quâelle mangeait tranquille et que la meute guettait son Ă©touffement comme des hyĂšnes flairant lâantilopette trop fragile. Le soir mĂȘme, le directeur mâa convoquĂ©e. Verdict : je « ne savais pas rigoler ».
Je n'aurai pas de contrat lâannĂ©e suivante.
Quarante ans plus tard, câest la mĂȘme mĂ©canique, simplement podcastĂ©e et monĂ©tisĂ©e : lâaffaire Jean Pormanove. MĂȘme scĂ©nario minable : une victime choisie pour sa vulnĂ©rabilitĂ©, des bourreaux persuadĂ©s dâĂȘtre drĂŽles, et un public qui sâesclaffe en attendant la chute. Dans la colo, câĂ©tait une assiette de piments. Sur Kick, une suite dâhumiliations en direct. Dans les deux cas, on se gave de la mĂȘme chose : la souffrance des autres. JusquâĂ la mort.
Dans une cour de collĂšge, une colo, un bureau, ou en streaming, lâĂ©quation est la mĂȘme : plus on regarde, plus ça dure. Chaque vue, chaque commentaire, chaque silence vaut approbation. Câest cette rente morbide qui encourage lâagresseur Ă recommencer.
AprĂšs coup, place Ă lâhypocrisie en mode supersonique. Les adultes nâont rien vu , les supĂ©rieurs rien su, les plateformes «pas assez de moyens. Tout le monde savait. Tout le monde voyait. Mais dĂ©noncer, câest sâexposer. Alors on dĂ©tourne les yeux. La lĂąchetĂ© collective est lâengrais le plus efficace du harcĂšlement.
Et quand quelquâun proteste ? On lâĂ©carte. Moi, je ne savais pas rigoler. Ceux qui ont signalĂ© les violences contre Pormanove ont Ă©tĂ© ignorĂ©s, ridiculisĂ©s, menacĂ©s. Car le harcĂšlement a toujours le mĂȘme alibi commode : « ce nâest quâune blague », « il faut savoir rigoler ». C'est son camouflage, son carburant et son impunitĂ©.
Jean Pormanove nâest pas mort par hasard. Il est mort de ce vieux mĂ©canisme qui transforme la douleur des plus faibles en spectacle, lâhumiliation des fragiles en divertissement et la cruautĂ© des connards en business. La seule diffĂ©rence, câest lâĂ©chelle : dans mon histoire, il y avait encore une assiette que je pouvais Ă©changer. Dans la sienne, personne nâa pris le plat.
Jâai la bouche qui brĂ»le encore aprĂšs quarante ans, mais ce ne sont pas les piments.
(Accessoirement, je relie trĂšs facilement ces deux histoires Ă celles des trois enfants autistes morts noyĂ©s ce mois-ci dans une sortie de groupe. SupposĂ©ment encadrĂ©s, mais morts parce que la vigilance sâĂ©tait Ă©vaporĂ©e, que lâinstitution a confondu accompagnement avec gestion approximative.
Dans les trois cas, ce nâest pas un simple manque dâattention, câest une complicitĂ©, une indiffĂ©rence acive, un validisme assumĂ© : on laisse faire, on dĂ©tourne la tĂȘte, on fait taire ceux qui alertent, parce que regarder en face impliquerait de se lever, de prendre le plat trop Ă©picĂ©, de couper le direct, de surveiller vraiment la baignade. )
Jeanneadebats
Unknown parent • • •@Qi2Navet tu sais que je suis mĂšre duun jeune homme autiste, c'est une question qui me ravage les tripes depuis toujours.
En plus le grem , petit, était d'une angélique beauté... Blond chaud, frisé, poupin, il lui manquait que les ailes.
Je surveillai en permanence que quelqu'un essaie pas de les lui arracher.
(et puis bon il s'est passé un truc qui m'a rassurée quand à SA gestion des soucis, je raconterai ça plus tard)
Mais bon, le harcÚlement scolaire , le harcÚlement tout court, c'est un sujet pour moi depuis l'école primaire, y'a rarement un truc qui m'a foutu plus en colÚre.
Thomas Bourgenot
in reply to Jeanneadebats • • •Merci pour ce texte.
J'ai aussi fait pas mal de colo, mais eu la chance d'avoir des directeurices qui n'avaient pas ce genre """d'humour""", et donc les équipes avec qui j'ai bossé ne pratiquaient pas ce genre.
Par contre, j'ai du coup entendu pas mal d'histoires de """blagues""" faites par des anim', voire le directeur lui-mĂȘme aux jeunes dans d'autres colo. Et j'Ă©tais lĂ en mode "mais what ? mais c'est pas ça une blague". đ€·